#53 LES DEUX FRERES

LA BRUYERE , Caractères « De l’homme » XI, n°128, 1688.
« L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racine : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. »

Mme de SEVIGNE Lettre aux rochers 22 juillet 1671 «savez-vous ce que c’est que faner ? Il faut que je vous l’explique : faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie; dès qu’on en sait tant, on sait faner.»

Le rat des champs travaillait sans cesse
En ces temps reculés jusqu’à la vieillesse
Il vivait loin de la cour sans gage ni retraite
Tandis que nobles et bourgeois en tête
Prenaient du bon temps et les méprisaient.
Trois cent cinquante ans passèrent
Le rat des champs toujours présent
Continue son travail sans gros salaire
Il a des machines et des grands champs
Mais l’argent s’en va vers de gros rats
Et lui se suicide de temps en temps
La science agricole progresse à grands pas.

Pendant ce temps le rat des villes arrogant
S’amuse dans les rues et les embouteillages
Court et vit dans de petits appartements
Il s’imagine que c’est la fête au village
Le rat des villes rêve de maisons où il jardine
Et dès que les vacances attendues arrivent
Court s’entasser comme des sardines
Dans des locations aux saveurs apéritives
Le rat des villes ne sait plus ce qu’il mange
Le petit rat croit que les vaches boivent du lait
Il aime le jus sans fruit et les poissons étranges
Le rat des villes voudrait la campagne et l’air frais

Le rat citadin et le rat des champs sont frères
Mais ils médisent ignorants l’un de l’autre
Egarés par les mensonges de mauvais apôtres
Supermarchés pesticides et oubli de la terre