#47 Auvergne

Chère Colette,
Je viens de relire Claudine à l’école, parce que depuis que j’ai douze ans j’aime Claudine et j’aime l’école. Vous décrivez si bien les bois, les sapinières et les odeurs d’enfance. Et puis je suis tombée sur Paris à ma fenêtre que vous avez écrit 44 ans plus tard, en 1944 précisément.

Une photo de vous avec vos chats commence le livre et une préface de Francis Carco. Vous y racontez votre vie de parisienne confinée par l’arthrite et l’occupation dans votre appartement du Palais Royal. Vous souffrez de la faim, du froid malgré vos chats et vos « boules » d’eau chaude. Paris est tout noir, plus de lumière.
Figurez-vous chère Colette que les catastrophes grandissent avec le temps. Plus d’allemands dans les rues, mais de petits virus minuscules. Et le monde entier en est envahi. Du coup nous sommes, comme vous, confinés chez nous. Nous avons le droit de sortir pour acheter à manger, promener les enfants et les chiens. Vous en seriez ébahie, les gens ont fait des provisions de papier hygiénique, ça ne se mange pas pourtant. Et nous n’avons pas froid, c’est le printemps. Mais plus de travail, plus d’école, le monde à l’envers. Contrairement à vous, nous n’avons pas le moral. Pourtant nous avons des distractions.

Vous n’avez pas connu ça, l’écran de cinéma réduit chez vous sur le guéridon du salon, dans votre lit sous l’édredon. On appelle ça télévision, tablette. Des images tout le temps, des gens qui parlent, de la réclame sans arrêt.
Mais vous qui aimiez tant les livres, vous auriez sans doute adoré cette TOILE qui n’est pas de tissu, un grand magasin immense et touffu rempli de tous les livres, de toutes les images, une bibliothèque mondiale. Vous n’auriez qu’à taper sur le clavier d’une sorte de machine à écrire, et tout ce que voudriez voir ou savoir apparaîtrait, les journaux, les films, le courrier, tout.
Un trésor où tout se trouve pêle-mêle mais une jungle aussi, un fouillis inextricable, le pire et le meilleur. Je m’en sers beaucoup. On peut s’écrire aussi, correspondre, ça va très vite, mais comme tout ce qu’on fait vite, c’est mal fait. On peut prendre des photos, se les envoyer, mais on ne les regarde pas. Nous ne faisons plus guère d’albums, tant pis pour nos enfants, ils auront des téléphones…oui le téléphone n’est plus fixe, on le balade dans sa poche, et on peut prendre des photos qui ne seront pas « développées ». Elles restent, elles aussi, « confinées », on en prend trop, elles n’ont pas de valeur. Certains photographient même ce qu’ils mangent ! Et je n’ose pas vous dire ce que certains hommes prennent en photo, au lieu d’écrire des lettres d’amour ! dommage, ça vous aurait fait rire.

Ce qui nous manque comme à vous, mais pour d’autres raisons, ce sont les relations sociales, « la voix humaine ramenée à son plan de bruit frivole ». Vous écrivez « la voix humaine nous est tonique », « le dialogue fait partie de notre hygiène morale ». Vous voulez ressusciter l’ « esprit des veillées », la conversation qui s’est perdue dans les textos, horrible néologisme pour désigner des bouts de texte écrits phonétiquement à la «  va comme je te pousse » et les « mails » qui remplacent les lettres apportées par le facteur.

Malgré cette TOILE magique, nous n’avons pas perdu les livres en papier, et cet enfermement volontaire qui nous tient depuis 47 jours, peut-être nous ramène-t-il à l’essentiel ? La soif que nous avons des autres, la nature que vous aimiez tant, et la lecture, « ce qui se fixe en nous par l’œil, ce qui par le caractère imprimé échauffe en nous la pensée, l’esprit de compréhension et de contradiction » prennent tout leur prix.
« Lire est un besoin vital » ajoutez-vous, peut-être est-ce pour ça que les gens de maintenant ont oublié le prix de la vie, et que tant de gens sont morts par la négligence de quelques uns. Mais vous avez l’habitude, rappelez-vous l’exode de 1940. C’est un peu pareil, nous avons eu plus de chance, nous avons fui chez nous, sauf quelques fortunés qui ont envahi l’île de Ré. Notre ligne Maginot à nous c’est une ministre (oui les femmes peuvent être ministres maintenant, mais ce n’est pas mieux) qui achète trop de vaccins, et une autre qui ne prévoit aucun matériel pour lutter contre une pandémie mondiale. En 14 c’étaient les pantalons garance…les puissants ont peu de considération pour le petit peuple.

Vous avez réponse à tout, vous dites à une maman « embarrassée de ses deux jeunes enfants, sept et neuf ans, confinés au logis par le mauvais temps » : « je maintiens qu’il n’est pas inhumain de priver l’enfance citadine de jouets tels que le tambour, la trompette et le sifflet, que les vociférations sauvages ne constituent pas un traitement nécessaire des voies respiratoires (…) à côté des droits de l’enfant il y les droits de ses parents, droit au repos, droit au silence, droit au travail non troublé ». Puisse tous ces parents excédés vous lire !

Vous m’avez « donné du goût », comme disait la grande et folle Anaïs dans Claudine, c’est-à-dire du plaisir. Sur terre on s’est croisé, vous êtes morte quand j’avais un an. Je vous remercie pour vos livres frais comme la rosée du matin, pour votre amour des gens, des enfants, des animaux de toutes sortes, des plantes. 

Vous avez pu vous réjouir quand la Libération est arrivée, la nôtre s’appelle « déconfinement », ça sonne moins bien, et nous ne sommes pas sûrs que l’ennemi viral sera parti quand nous sortirons. Alors « sevrés du dehors, aimons le dedans ».  

Je vous embrasse. Là où vous êtes, vous ne risquez rien, et moi non plus.